Ostéopathie et pseudo-science : ce que la philosophie des sciences répond vraiment

Résumé : l’accusation « l’ostéopathie est une pseudo-science » mobilise un concept technique de la philosophie des sciences, presque toujours sans sa définition. Les critères de référence (Hansson, 2013) portent d’abord sur des énoncés et des attitudes ; qualifier un champ entier exige de démontrer que ses propositions centrales et son fonctionnement d’ensemble y répondent, démonstration que l’hétérogénéité de l’ostéopathie contemporaine et sa production scientifique rendent intenable. Cet article reprend le dossier au niveau où il mérite d’être discuté : le problème de la démarcation, la définition de la pseudo-science, son application honnête aux énoncés ostéopathiques d’hier et d’aujourd’hui, le comparateur médical réel, le statut de l’expérience clinique, et ce que la profession doit encore s’imposer. Contradiction bienvenue, sources ouvertes.

Cet article s’adresse à mes confrères ostéopathes, aux kinésithérapeutes, aux médecins, aux chercheurs et aux sceptiques sincères. Une version accessible au grand public existe par ailleurs : l’ostéopathie est-elle une pseudo-science ? Ici, on entre dans le détail.

Je m’appuie principalement sur le chapitre qui ouvre le tome 2 de Mythologies ostéopathiques (L’Harmattan), ouvrage collectif dirigé par Pierre-Luc L’Hermite, ostéopathe depuis 2011, enseignant-chercheur, docteur en droit et doctorant en philosophie des sciences. Le chapitre est coécrit avec Stéphanie Debray, docteure en philosophie des sciences, dont la thèse porte sur la définition des pseudo-sciences.

Ce choix de coécriture n’est pas anecdotique. Il neutralise en partie le biais du savoir situé, celui du praticien qui examine sa propre discipline. C’est une exigence que je m’applique aussi : tout ce qui suit est sourcé, et les faiblesses de l’ostéopathie y sont nommées sans complaisance.

1. Le problème de la démarcation : plus difficile qu’un slogan

Tracer la frontière entre science et non-science est un problème classique de la philosophie des sciences : le problème de la démarcation.

La tentative la plus célèbre reste celle de Karl Popper, avec la réfutabilité comme critère. La littérature a montré qu’aucun critère unique, nécessaire et suffisant, ne permet de départager science et non-science. La raison est structurelle : il n’existe pas une méthode unique de production des connaissances. L’épidémiologie, la physique des particules, l’histoire et l’économie ne produisent pas leurs savoirs avec les mêmes outils ni la même hiérarchie de preuves : on ne randomise pas la politique monétaire d’un pays, et on ne reproduit pas une supernova en laboratoire.

À la fin du XXe siècle, la discipline a donc largement abandonné la recherche d’un invariant épistémique au profit d’approches par « airs de famille » : des critères de scientificité multiples, pondérés, dont le cumul rapproche ou éloigne une pratique de la science.

Première conséquence, rarement assumée dans le débat public : il n’existe pas de définition unitaire de « la science ». Quiconque assène « ceci n’est pas une science » avec l’assurance d’un théorème devrait commencer par préciser quelle définition il utilise.

2. La définition de Hansson (2013) et son extension par Debray

La pseudo-science, en revanche, a fait l’objet d’un travail définitionnel abouti. La référence est Sven Ove Hansson, qui signe aussi l’entrée « Science and Pseudo-Science » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy.

Un énoncé est pseudo-scientifique si et seulement si il satisfait trois critères cumulatifs :

  1. il se rapporte à une question relevant du domaine de la science au sens large (critère du domaine scientifique) ;
  2. il souffre d’un manque de fiabilité si important qu’il est impossible de s’y fier (critère de non-fiabilité) ;
  3. il fait partie d’une doctrine dont les principaux partisans tentent de donner l’impression qu’elle représente la connaissance la plus fiable sur le sujet (critère de la doctrine déviante).

Deux précisions capitales. D’abord, l’unité d’analyse première est l’énoncé, relié par le troisième critère à la doctrine qui le porte. Le concept peut ensuite, par extension, qualifier une doctrine, une pratique, voire un champ entier : la Stanford Encyclopedia l’admet explicitement. Mais cette extension a un coût argumentatif précis : pour qualifier un champ, il faut démontrer que ses propositions centrales ou définitoires, et son fonctionnement d’ensemble, présentent ces caractéristiques. Quelques énoncés périphériques, si folkloriques soient-ils, ne suffisent pas. Ensuite, la pseudo-science ne se confond pas avec la non-science : une opinion, un jugement esthétique, un acte de foi qui ne revendique aucune scientificité ne sont pas des pseudo-sciences. Il faut la revendication de science pour que la qualification devienne possible.

Stéphanie Debray a montré les limites d’une définition centrée sur les seuls énoncés : certaines conduites relèvent d’attitudes pseudo-scientifiques sans se réduire à des énoncés. L’exemple type est la résistance au changement : maintenir une position quand les données s’accumulent contre elle, c’est laisser ses valeurs prendre l’ascendant sur la rationalité qui devrait faire réviser le jugement.

Retenez ce point. Il resservira, et pas seulement pour les ostéopathes.

3. Application honnête : trois corpus d’énoncés ostéopathiques

Munis de ces critères, examinons ce que « l’ostéopathie » recouvre réellement.

La profession est plurielle à un point qui interdit les jugements en bloc : médecine conventionnelle pratiquée par des médecins aux États-Unis ; discipline universitarisée en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Royaume-Uni, en Suisse ou en Belgique (où elle est enseignée à l’Université libre de Bruxelles au sein des sciences de la motricité) ; profession reconnue mais hors du code de la santé publique en France.

L’Osteopathic International Alliance elle-même, sollicitée pour produire une définition de l’identité ostéopathique, a conclu à l’impossibilité d’une définition unique et s’est rabattue sur une déclaration construite par synthèse des définitions nationales. Quant aux pratiques, l’étude Osteo-TAQfr publiée en 2025 dans BMC Health Services Research objective ce que chacun constate sur le terrain : pas un profil d’ostéopathe, mais un continuum entre deux conceptions de la pratique, la rationalité technique centrée sur le geste et l’art professionnel proche de l’evidence-based practice.

Qualifier « l’ostéopathie » en bloc supposerait donc d’avoir identifié ses propositions centrales et démontré leur caractère pseudo-scientifique. Ce préalable échoue deux fois : ses propositions « centrales » ne font pas consensus, et sa production réelle est hétérogène. Ce que l’on peut juger rigoureusement, ce sont trois corpus d’énoncés.

3.1 Les énoncés historiques : l’erreur d’anachronisme

Premier corpus : les textes fondateurs. Jugés avec les connaissances de 2026, nombre d’énoncés d’Andrew Taylor Still sont faux, et certains sortent même du champ de la pseudo-science pour relever de la simple non-science, comme ses inspirations religieuses.

Mais l’évaluation épistémologique sérieuse se fait dans le contexte d’apparition. En 1874, sur le continent nord-américain, la médecine dite conventionnelle prescrit saignées et calomel (protochlorure de mercure) dans l’héritage de Benjamin Rush ; la formation médicale se résume souvent à quelques mois de cours ; la pénicilline est à un demi-siècle de distance. Dans ce paysage, l’ostéopathie naissante n’est pas une anomalie épistémologique.

Le grief rétrospectif se retourne d’ailleurs mécaniquement contre son auteur : personne ne qualifie la médecine contemporaine de pseudo-science au motif qu’Hippocrate défendait la théorie des humeurs. L’histoire d’une profession doit être étudiée ; elle ne doit pas devenir sa prison.

L’honnêteté impose le symétrique. Sur au moins un point, Still a adopté une attitude authentiquement pseudo-scientifique au sens moderne : les éléments historiques montrent qu’il connaissait la théorie des germes, largement diffusée, et qu’il l’a minimisée parce qu’elle contrariait ce qu’il voulait démontrer. C’est exactement la résistance au changement décrite par Debray. Une profession mature n’a aucun intérêt à sanctifier son fondateur : elle historicise son héritage, elle ne le récite pas.

3.2 Les énoncés cliniques contemporains : là où la critique porte

Deuxième corpus : ce que des ostéopathes en exercice écrivent et disent aujourd’hui. C’est ici que la critique est la plus légitime, et je la fais mienne.

Des énoncés contemporains satisfont pleinement les trois critères de Hansson. Présenter le mécanisme respiratoire primaire comme un fait démontré. Annoncer qu’on détecte et prévient des maladies avant tout symptôme. Étiqueter des nourrissons d’un syndrome aux contours invérifiables, documenté par des radiographies incapables de montrer ce qu’elles prétendent objectiver, puis traité par manipulations avec impulsion, comme l’analyse le chapitre de Paola Tavernier sur le syndrome KISS dans le même ouvrage. Vendre la « vertèbre déplacée » et le « bassin décalé » à des patients qui repartent avec une représentation délétère de leur propre corps.

Ces énoncés existent. Ils sont pseudo-scientifiques. Et c’est de l’intérieur de la profession qu’ils doivent être éliminés. C’est le sens de mon article sur les pousseurs d’os et le choix d’un ostéopathe, et de ma position sur l’ostéopathie pédiatrique.

Cette autocritique n’est d’ailleurs pas une posture isolée : elle existe désormais dans la littérature académique ostéopathique elle-même. Oliver Thomson et Carlo Martini ont publié en 2024, dans l’International Journal of Osteopathic Medicine, une analyse des facteurs historiques, sociologiques et professionnels qui rendent l’ostéopathie vulnérable aux raisonnements pseudo-scientifiques. Une discipline qui publie ses propres squelettes dans ses propres revues n’a pas le comportement d’une doctrine fermée.

Une nuance d’analyse mérite enfin d’être signalée, car elle est contre-intuitive. Une partie de la littérature ostéopathique « traditionnelle » a été publiée chez des éditeurs dont la ligne éditoriale revendique explicitement des approches de santé énergétiques, sans prétention scientifique. Au sens strict de Hansson, ces textes relèvent alors de la non-science assumée plutôt que de la pseudo-science : il n’y a pas tromperie sur la marchandise. Le problème est ailleurs : une profession qui aspire à la scientificité ne peut pas durablement loger sa littérature à côté des récits de vies antérieures. Chaque chose de son temps dans la construction d’une profession ; ce temps-là doit se clore.

3.3 Les énoncés des chercheurs : le critère de systématicité en acte

Troisième corpus : la production scientifique contemporaine qui prend l’ostéopathie pour objet.

Les faits d’abord. La production augmente quantitativement et se diversifie qualitativement, au-delà des seules revues professionnelles, jusqu’aux revues médicales généralistes de premier plan, et dans des disciplines connexes : médecine, droit, sciences de l’éducation, philosophie de la médecine. Des ostéopathes conduisent des doctorats, intègrent des équipes de recherche, copublient avec des médecins et des philosophes des sciences. Cette interdisciplinarité n’est pas un ornement : c’est un garde-fou méthodologique contre le biais de confirmation, puisque les cosignataires extérieurs n’ont aucun intérêt militant au résultat.

L’exemple le plus probant reste l’essai LC-OSTEO, promu par l’AP-HP, financé sur fonds publics, publié dans JAMA Internal Medicine en 2021 : comparé à des séances factices dans la lombalgie subaiguë et chronique, le traitement ostéopathique standard a montré un bénéfice modeste sur la limitation d’activité, dont la pertinence clinique est elle-même discutée, et pas de différence significative sur la douleur. Lisons ce résultat pour ce qu’il est : une contribution nuancée, discutée publiquement, y compris par des analyses secondaires sur les profils de répondeurs.

Et mesurons ce qu’il démontre au plan épistémologique, en évitant un contresens symétrique : être testé ne discrimine rien en soi. Des énoncés pseudo-scientifiques peuvent parfaitement être soumis à l’épreuve par des chercheurs extérieurs ; l’astrologie l’a été, en double aveugle, jusque dans Nature (Carlson, 1985), et ce résultat négatif n’a pas conduit le mouvement astrologique à abandonner ses affirmations centrales. Ce qui discrimine, c’est le comportement de la communauté face au résultat : formuler des hypothèses testables, organiser l’épreuve, publier le défavorable, discuter les limites, réviser les énoncés. Une communauté qui organise les conditions de sa propre réfutation, publie un résultat qui ne l’arrange pas et en débat, exhibe précisément la systématicité que les philosophes de la médecine proposent comme critère de scientificité. Cela ne valide pas toute l’ostéopathie ; cela contredit l’image d’une profession entièrement fermée à l’épreuve des faits, qui est la caractéristique cardinale d’une pseudo-science.

Conclusion d’étape : pour établir que « l’ostéopathie est une pseudo-science », il faudrait démontrer que ses propositions centrales et son fonctionnement d’ensemble relèvent de la doctrine déviante décrite par Hansson. Précisons la portée exacte de l’argument, pour ne pas commettre l’inférence inverse : l’existence d’une production scientifique ne suffit pas, à elle seule, à rendre un champ scientifique en bloc, on peut étudier scientifiquement l’astrologie sans la sauver. Ce que cette production établit, c’est autre chose : le champ ne se réduit pas à une doctrine unifiée et institutionnellement fermée à la critique, puisque des membres de la profession formulent des hypothèses testables, publient les résultats défavorables et révisent leurs énoncés. Ajoutez des propositions « centrales » qui ne font pas consensus et des pratiques qui s’étalent sur un continuum documenté : l’hétérogénéité rend la qualification globale trop grossière pour constituer une analyse épistémologique satisfaisante. La charge de la preuve incombe à l’accusation, et elle n’est pas remplie.

4. Le comparateur oublié : le niveau de preuve réel du soin

Le procès en pseudo-science s’appuie souvent sur une prémisse implicite : d’un côté une médecine intégralement démontrée, de l’autre des pratiques sans preuves. Cette prémisse est empiriquement fausse.

La méta-analyse de Howick et coll. (Journal of Clinical Epidemiology, 2022), portant sur 1 567 interventions évaluées par des revues Cochrane, conclut qu’environ 5,6 % d’entre elles sont étayées par des preuves de haute qualité selon GRADE. La plupart des pratiques de soin, conventionnelles ou non, reposent sur des preuves faibles à modérées.

Il faut immédiatement fermer la porte au sophisme du tu quoque : ce constat n’exonère personne de l’exigence de preuve, et surtout pas l’ostéopathie. Les faiblesses de la médecine conventionnelle ne blanchissent aucun dogme ostéopathique ; les faiblesses des études ostéopathiques n’autorisent pas davantage à inventer une médecine parfaitement démontrée. Le constat impose seulement les mêmes règles de lecture pour tout le monde.

Côté ostéopathie, la littérature est hétérogène et il faut la citer telle quelle. Un panorama de revues systématiques (Bagagiolo et coll., BMJ Open, 2022) relève des résultats encourageants sur certains troubles musculo-squelettiques, avec des limites méthodologiques réelles. Une méta-analyse récente (Ceballos-Laita et coll., 2024) ne retrouve pas de supériorité clinique du traitement ostéopathique sur des interventions simulées pour la douleur cervicale et lombaire dans les études retenues. Entre ces deux lectures, ni triomphe ni enterrement : des effets souvent modestes, des comparateurs exigeants, un contexte thérapeutique qui participe aux résultats, et un besoin évident de meilleurs essais.

Rappelons enfin le cadre. La médecine n’est pas une science au sens où l’est la physique ; la philosophie de la médecine la décrit classiquement, depuis Canguilhem, comme une technique ou un art au carrefour de plusieurs sciences. L’evidence-based medicine de Sackett articule explicitement trois pôles : les meilleures données disponibles, l’expertise clinique et les préférences du patient. La question sérieuse n’est donc jamais « science ou magie », mais : pour cette indication, quel bénéfice attendu, quel risque, quel comparateur, quel niveau de preuve.

Quiconque remplace cette grille par un slogan a quitté le terrain scientifique. Quel que soit son camp.

5. Le paradoxe des procureurs

Appliquons maintenant les critères de Hansson à un corpus que personne ne songe à évaluer : certains discours militants anti-ostéopathie, notamment chez une partie des créateurs de contenu qui se réclament du scepticisme.

Critère 1 : la revendication de scientificité est explicite, c’est même l’argument de vente. Critère 2 : la fiabilité des énoncés est régulièrement défaillante ; confondre absence de preuve et preuve d’absence, extrapoler un essai négatif sur une indication à l’inefficacité de toute une discipline, juger une profession entière à partir de ses exemples les plus caricaturaux, ce sont des erreurs méthodologiques caractérisées. Critère 3 : ces discours se présentent comme la connaissance la plus aboutie sur le sujet.

Trois critères cumulés : au sens strict de Hansson, certains réquisitoires contre la pseudo-science sont eux-mêmes pseudo-scientifiques.

On y retrouve aussi l’attitude décrite par Debray : la résistance au changement face aux données émergentes. Sur le toucher, par exemple, des travaux exploratoires en imagerie fonctionnelle suggèrent que l’attention du praticien module les réponses cérébrales observées chez le sujet touché (Cerritelli et coll., 2017), et des variations de biomarqueurs sont rapportées après thérapie manuelle. Ces résultats demandent confirmation et ne valident aucun modèle historique, je l’écris sans ambiguïté dans mon article sur le toucher ostéopathique et la science ; mais les balayer d’un revers de main n’est pas du scepticisme, c’est du dogmatisme inversé.

La méthode scientifique exige de pouvoir modifier son opinion quand les données changent. Celui qui réclame cette souplesse aux ostéopathes en refusant de l’appliquer à son propre discours ne défend pas la science. Il défend son camp. La science n’est pas une identité sociale.

Je ne cite personne, à dessein. L’objectif n’est pas de retourner l’insulte, mais d’établir une règle symétrique : la rigueur épistémologique s’impose à tout le monde, défenseurs comme détracteurs.

6. Abandonner les certitudes, pas nécessairement les gestes

Reste la question qui fâche, à l’intérieur comme à l’extérieur de la profession : que faire des pratiques dont le modèle explicatif historique ne tient plus, le viscéral et le crânien en tête ?

La réponse épistémologique tient en une distinction que le débat public écrase systématiquement : il faut séparer trois objets. Le geste (un toucher structuré, sûr et consenti). L’énoncé explicatif (le modèle historique qui prétend en rendre compte). L’expérience du patient (ce qui se passe réellement sur la table). Ces trois objets n’ont pas le même statut de preuve, et c’est leur confusion qui fabrique de la pseudo-science, dans les deux sens.

Sur les énoncés, soyons nets. Les revues systématiques disponibles concluent que la fiabilité diagnostique de la palpation viscérale et crânienne est faible et que l’efficacité spécifique de ces approches n’est pas démontrée (travaux de Guillaud et coll. notamment). Prétendre « replacer un côlon », « libérer une adhérence » diagnostiquée à la seule palpation, « corriger un rythme crânien » perçu avec précision : ces énoncés cochent les critères de Hansson et doivent sortir du discours professionnel.

Mais l’épistémologie offre ici un outil plus fin que l’interdiction du geste : la distinction classique entre contexte de découverte et contexte de justification. L’expérience clinique accumulée sur des milliers de consultations est une source légitime d’hypothèses, d’analogies, de questions de recherche : c’est le contexte de découverte. Elle ne devient jamais, à elle seule, une justification : elle reste vulnérable aux biais de confirmation, à la mémoire sélective, à l’évolution naturelle des symptômes, à la régression vers la moyenne. La pseudo-science naît précisément quand on court-circuite ce trajet, quand la découverte se proclame justification. La science, elle, fait le trajet : l’observation devient hypothèse, l’hypothèse devient protocole.

Un exemple clinique, dé-identifié, que je soumets à la discussion. Ces dernières années, j’ai accompagné plusieurs patientes ayant vécu des violences, notamment sexistes et sexuelles, consultant pour des douleurs chroniques. Lors d’un travail manuel doux en fosse iliaque gauche, en regard de la projection du côlon sigmoïde, une réaction émotionnelle intense survient parfois, pleurs compris, sans qu’aucune interprétation n’ait été suggérée. Rien ne m’autorise à en conclure qu’un traumatisme était « stocké » dans un tissu et que mon geste l’a « libéré » : vulnérabilité d’être touchée sur l’abdomen, attention portée à des sensations habituellement évitées, histoire personnelle attachée à cette région, alliance thérapeutique, autorisation implicite de relâcher, tout cela s’entremêle, et les travaux sur l’interoception et la régulation émotionnelle proposent des mécanismes candidats sans permettre de trancher. La seule position défendable est celle-ci : phénomène clinique réel, accueilli avec une prise en charge sensible au traumatisme (sécurité, transparence, consentement continu, contrôle laissé à la personne), orientation vers un accompagnement psychologique quand il est indiqué, et aucune explication imposée. Le phénomène appartient à la patiente, pas au récit théorique du praticien. Utiliser sa réaction émotionnelle comme preuve d’une théorie serait exactement le piège décrit plus haut.

À quelles conditions un geste au mécanisme incompris reste-t-il défendable ? J’en vois trois, cumulatives : la sécurité (rapport bénéfice-risque favorable, ce qui exclut par exemple les manipulations cervicales avec impulsion chez le nourrisson au nom d’un syndrome invérifiable) ; un consentement éclairé sans récit invérifiable (« je vous propose un contact léger qui peut favoriser une détente réelle ; les mécanismes précis restent incertains ») ; une évaluation continue avec réorientation si l’évolution ne suit pas. La médecine ne procède pas autrement quand elle utilise des interventions au mécanisme incomplètement élucidé : l’incertitude mécanistique n’interdit pas l’acte, elle interdit la certitude discursive.

Il existe une différence fondamentale entre « je ne comprends pas encore complètement ce qui vient de se produire » et « je viens de libérer l’émotion stockée dans votre côlon ». La première phrase ouvre un programme de recherche. La seconde ferme artificiellement le débat. La science ne doit pas nous apprendre à mépriser ce que nous ne comprenons pas ; elle doit nous apprendre à ne pas appeler certitude ce qui n’est encore qu’une observation.

7. Ce que la profession doit encore s’imposer

Si la qualification globale de pseudo-science est infondée, tout n’est pas réglé pour autant. La crédibilité de ce constat repose sur la liste de ce qui reste à faire.

La quasi-totalité des ostéopathes français exercent en cabinet libéral, souvent isolément ; or la prise en charge des situations complexes, douleur chronique en tête, est collaborative, comme le rappellent les recommandations de la HAS sur la lombalgie. Les freins à cette collaboration sont documentés, notamment par Chantal Morin dans le même ouvrage : imprécision des rôles perçus, et surtout langage métaphorique difficilement partageable avec les autres professionnels. Un énoncé intraduisible en langage clinique commun est un énoncé qui isole.

La formation continue reste inégalement investie, et les enquêtes sur les profils d’enseignants montrent que la confiance déclarée décroît quand la qualification augmente : l’humilité épistémique se cultive. La recherche a besoin de bras et de financements ; LC-OSTEO a prouvé que les appels à projets publics ne sont pas fermés.

Le cadre institutionnel, lui, évolue lentement : titre reconnu par la loi du 4 mars 2002, formation réglementée par les textes de 2014 (cinq ans, environ 4 860 heures), enregistrement au RPPS depuis fin 2024. Le rapport de l’IGAS remis en 2021 recommande d’engager l’intégration des ostéopathes parmi les professions de santé ; interrogé au Sénat, le Gouvernement a répondu le 23 avril 2026 qu’il ne l’envisageait pas à ce stade, en invoquant précisément la diversité des pratiques et la difficulté à définir consensuellement le champ de la profession. Il faut savoir entendre cette critique : la dispersion de nos discours a un coût institutionnel. À l’échelle européenne, où la formation atteint désormais un niveau master dans une dizaine de pays, la direction est pourtant claire.

Le rythme dépendra de nous, et d’abord de notre capacité à faire le ménage dans nos propres énoncés. J’y reviens régulièrement dans science et ostéopathie, une évolution nécessaire et la reconnaissance scientifique et juridique de l’ostéopathie.

8. Conclusion : répondre exactement à la question posée

L’ostéopathie est-elle une pseudo-science ? En trois temps.

Non : qualifier un champ entier exige de démontrer que ses propositions centrales et son fonctionnement d’ensemble sont pseudo-scientifiques. Cette démonstration n’est pas faite. Non parce qu’une production scientifique existerait « donc » tout irait bien, mais parce que le champ n’est ni une doctrine unifiée, ni un ensemble institutionnellement fermé à la critique, et que son hétérogénéité rend le jugement en bloc trop grossier pour être une analyse sérieuse.

Oui, partiellement : des énoncés ostéopathiques pseudo-scientifiques existent, hier chez Still face à la théorie des germes, aujourd’hui dans certains discours cliniques et commerciaux, et leur élimination est une responsabilité interne à la profession.

Et surtout : la question elle-même est un piège rhétorique. La question féconde se formule indication par indication, énoncé par énoncé, avec des niveaux de preuve explicites et des attitudes révisables. La vraie fracture ne passe pas entre les professions ; elle passe entre les praticiens rigoureux et les praticiens dogmatiques, et le dogmatisme ne porte pas toujours la blouse que l’on croit.

C’est à ce niveau d’exigence que je serai toujours disponible pour débattre, ici en commentaires ou sur mes réseaux, avec les confrères comme avec les sceptiques.

Questions fréquentes

Qui définit ce qu’est une pseudo-science ?

Le cadre de référence vient de la philosophie des sciences, notamment des travaux de Sven Ove Hansson (définition de 2013 : trois critères cumulatifs portant sur des énoncés, extensibles à des doctrines ou à des champs entiers sous conditions de démonstration strictes) et, en France, de la thèse de Stéphanie Debray sur la démarcation, qui étend l’analyse aux attitudes épistémiques comme la résistance au changement.

Existe-t-il des études de bonne qualité méthodologique en ostéopathie ?

Oui. L’exemple le plus notable en France est l’essai contrôlé randomisé LC-OSTEO (AP-HP, financement public, JAMA Internal Medicine, 2021), aux résultats nuancés et publiquement discutés. La littérature compte aussi des revues systématiques aux conclusions hétérogènes (Bagagiolo 2022 ; Ceballos-Laita 2024), des études qualitatives et des enquêtes de pratique comme Osteo-TAQfr (2025). Le niveau de preuve reste globalement faible à modéré selon les indications, ce qui est également le cas d’une grande partie des interventions de soin courantes.

Faut-il abandonner l’ostéopathie viscérale et crânienne ?

Il faut abandonner leurs énoncés explicatifs historiques présentés comme des faits, car ils ne sont pas démontrés. Le geste lui-même peut rester défendable à trois conditions cumulatives : sécurité, consentement éclairé sans récit invérifiable, évaluation continue avec réorientation. L’expérience clinique qui les entoure relève du contexte de découverte : une source d’hypothèses légitime, jamais une preuve.

Pourquoi les ostéopathes ne sont-ils pas des professionnels de santé en France ?

Le titre est reconnu et la formation réglementée depuis la loi du 4 mars 2002 et ses textes d’application, mais la profession n’a pas été intégrée au code de la santé publique. Le rapport de l’IGAS remis en 2021 recommande d’engager cette intégration ; le Gouvernement a répondu au Sénat le 23 avril 2026 que ce n’était pas envisagé à ce stade, en invoquant la diversité des pratiques. C’est un choix politique et institutionnel, distinct de la question épistémologique traitée ici.

Louis Calcet, Ostéopathe D.O à Montpellier · @loulosteo

Bibliographie

  • L’Hermite P.-L. (dir.), Mythologies ostéopathiques, tome 2, L’Harmattan, 2026 ; en particulier le chapitre sur la pseudo-science coécrit avec S. Debray, et les chapitres d’I. Gilbert (prévention), Y. Lepers (perfection de l’organisme), P. Tavernier (syndrome KISS), C. Morin (exercice isolé) et C. Bouffarès (ostéopathie et chiropraxie). Présentation du tome 2. Tome 1 : L’Harmattan, 2024.
  • Hansson S. O., « Science and Pseudo-Science », Stanford Encyclopedia of Philosophy (entrée en ligne) ; « Defining Pseudoscience and Science », dans Pigliucci M. & Boudry M. (dir.), Philosophy of Pseudoscience: Reconsidering the Demarcation Problem, University of Chicago Press, 2013.
  • Debray S., travaux sur la démarcation et la définition des pseudo-sciences, Université de Lorraine (publications).
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  • Bagagiolo D. et coll., « Efficacy and safety of osteopathic manipulative treatment: an overview of systematic reviews », BMJ Open, 2022.
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  • Guillaud A. et coll., revues systématiques sur la fiabilité diagnostique et l’efficacité clinique de l’ostéopathie crânienne (2016) et viscérale (2018) (synthèse en français).
  • Cerritelli F. et coll., « Effect of Continuous Touch on Brain Functional Connectivity Is Modified by the Operator’s Tactile Attention », Frontiers in Human Neuroscience, 2017 (texte intégral).
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  • Haute Autorité de Santé, Prise en charge du patient présentant une lombalgie commune, 2019 (has-sante.fr).
  • IGAS, rapport sur la formation et l’exercice en ostéopathie et chiropraxie, remis en 2021 (vie-publique.fr) ; réponse du Gouvernement, JO Sénat du 23 avril 2026 (senat.fr).
  • Podcast Ostéo Talk d’Étienne Bullidon, épisode avec Pierre-Luc L’Hermite consacré à la pseudo-science (disponible sur les plateformes de podcast).
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